Intelligence artificielle · Actualité

La 4T ne peut pas réguler à la vitesse à laquelle l'IA s'étend.

Tandis que les principales économies accélèrent leurs stratégies pour tirer parti de l'intelligence artificielle et contenir ses risques, le Mexique fait face à une paradoxe qui place le gouvernement de la Quatrième Transformation devant l'un de ses plus grands défis technologiques.

La direction de Claudia Sheinbaum a fait de l'IA une priorité de son agenda de transformation numérique. Elle a annoncé une infrastructure de supercalcul, des programmes de formation et des projets visant à développer des capacités propres. Cependant, le pays ne dispose toujours pas d'une loi générale établissant les obligations, les mécanismes de supervision et les critères pour gérer les risques associés à cette technologie.

Cela ne signifie pas que le gouvernement reste immobile, mais cela révèle un écart entre l'ambition technologique de la 4T et la vitesse à laquelle il construit les règles pour gouverner cette transformation.

Le fait le plus significatif provient de la Présidence elle-même. Le 17 juin 2026, Claudia Sheinbaum a reconnu publiquement que le Mexique ne disposait toujours pas d'une loi sur l'intelligence artificielle et a soutenu qu'il était nécessaire d'avancer dans sa réglementation. Deux jours plus tard, elle a à nouveau évoqué le problème et a averti sur la possibilité d'utiliser ces outils pour générer des contenus faux ou reproduire la voix et l'image de figures politiques.

Ces déclarations montrent que le gouvernement fédéral connaît le problème et reconnaît la nécessité d'établir des règles. Elles permettent également d'observer que, près de deux ans après le début de l'actuelle administration, le cadre juridique général est toujours en construction.

En avril 2026, la commission du Sénat chargée d'analyser le sujet a informé que, après près de 16 mois de travail, six tables rondes avec 72 experts et l'élaboration de trois documents techniques, elle était en mesure de présenter une proposition de loi. Le processus législatif n'était pas bloqué, mais n'avait pas encore abouti à une législation fédérale en vigueur.

Le contraste avec l'Union européenne est inévitable. Le Parlement européen et le Conseil ont approuvé en juin 2024 le Règlement sur l'intelligence artificielle, connu sous le nom de AI Act. Cette norme a introduit un système de classification basé sur des niveaux de risque et établi des obligations différenciées pour différentes catégories de systèmes.

Dès le 2 août 2025, des dispositions ont commencé à s'appliquer aux fournisseurs de modèles d'intelligence artificielle à usage général. Les modèles considérés comme présentant un risque systémique sont devenus soumis à des exigences supplémentaires d'évaluation et d'atténuation des risques, de notification des incidents et de cybersécurité.

La législation européenne a même établi un seuil technique de référence de 10²⁵ FLOP de calcul d'entraînement pour présumer qu'un modèle à usage général présente un risque systémique, bien que ce critère puisse être révisé par la Commission européenne.

La différence avec le Mexique est concrète : tandis que l'Union européenne dispose déjà d'une réglementation approuvée, de catégories juridiques définies et de dates d'application, notre pays discute encore de la portée de sa législation générale.

Cette comparaison n'implique pas que le Mexique doive copier le modèle européen. Les structures constitutionnelles, économiques et administratives sont distinctes, et la réglementation européenne elle-même rencontre des difficultés dans sa mise en œuvre. Cependant, le contraste permet de questionner la rapidité de réaction de la 4T.

Le gouvernement mexicain a identifié l'intelligence artificielle comme un enjeu stratégique, mais il ne traduit pas encore cette priorité en un régime juridique intégral. Au lieu d'un cadre transversal, la stratégie a progressé par le biais d'initiatives sectorielles, de programmes administratifs et de projets d'infrastructure, tandis que le Congrès continue de travailler sur une législation générale.

Dans le domaine du travail, par exemple, le Mexique a déjà incorporé des dispositions liées aux nouvelles technologies. La réforme publiée le 24 décembre 2024 a ajouté à la Loi fédérale du travail un chapitre spécifique sur le travail dans les plateformes numériques, par les articles 291-A à 291-U. Toutefois, cette modification réglemente principalement la relation de travail dans ces plateformes et ne constitue pas une loi générale sur l'intelligence artificielle.

Plus tard, le décret publié le 14 mai 2026 a ajouté l'article 305 Bis à la même législation. Cette disposition établit que les contrats des travailleurs, des interprètes ou des exécutants doivent spécifier les conditions et les rémunérations applicables lorsque leur image ou leur voix est utilisée au moyen de systèmes d'intelligence artificielle ou d'autres technologies.

Il s'agit de progrès importants dans des domaines concrets, bien qu'ils montrent également le caractère fragmenté d'une grande partie de la réponse mexicaine.

La même logique apparaît dans la stratégie technologique du gouvernement fédéral. L'Agence de transformation numérique et des télécommunications a inclus parmi ses objectifs pour 2030 le développement de l'intelligence artificielle, des technologies émergentes et de la souveraineté technologique.

Parmi les projets annoncés figurent la Fabrique d'intelligence artificielle et la construction d'une infrastructure nationale de supercalcul. Le gouvernement fédéral a indiqué qu'il allouerait 6 milliards de pesos au supercalculateur Coatlicue et a prévu une période de construction de 24 mois, à partir de janvier 2026.

L'ATDT a également promu des programmes de formation et fixé des objectifs de formation en intelligence artificielle, cybersécurité, services cloud, programmation et analyse de données.

L'investissement dans l'infrastructure et le talent est nécessaire. Cependant, ici apparaît l'une des principales faiblesses de la stratégie de la 4T : la capacité de calcul n'équivaut pas, en soi, à une capacité de gouvernance.

Construire un supercalculateur peut élargir les capacités scientifiques et technologiques de l'État, mais ne détermine pas quels systèmes d'intelligence artificielle pourront être utilisés, quelles évaluations de sécurité devront être surmontées, qui aura le pouvoir de les auditer, quelles informations devront être rendues publiques ni qui sera responsable lorsqu'un outil automatisé causera des dommages.

Ces questions nécessitent une législation, une réglementation technique, des institutions spécialisées et des mécanismes efficaces de supervision.

La propre administration fédérale semble reconnaître la nécessité de compléter le développement technologique avec des principes de gouvernance. Le Secrétariat à la Science, aux Humanités, à la Technologie et à l'Innovation et l'ATDT ont présenté une déclaration d'éthique et de bonnes pratiques pour l'utilisation et le développement de l'intelligence artificielle au Mexique, basée sur des principes tels que le respect des droits humains, la responsabilité humaine, la transparence, la participation citoyenne et la souveraineté technologique.

Le problème est qu'une déclaration de principes n'a pas la même portée qu'une loi capable d'imposer des obligations, des sanctions, des procédures de supervision et des mécanismes de conformité. Pour la 4T, cette différence devrait occuper une place centrale dans la prochaine étape de sa stratégie.

Le retard réglementaire acquiert une plus grande importance parce que les risques associés à l'intelligence artificielle ont cessé d'être purement hypothétiques. Les entreprises qui développent les modèles les plus avancés ont accru leurs évaluations de sécurité et les exercices de red teaming pour identifier les vulnérabilités et les comportements potentiellement dangereux.

Les préoccupations vont de la fraude et des cyberattaques à la génération de contenus synthétiques et à l'utilisation abusive potentielle des modèles dans des activités à haut risque. Les estimations les plus extrêmes sur une éventuelle perte de contrôle de systèmes superintelligents restent soumises au débat et présentent de larges marges d'incertitude, elles ne devraient donc pas être traitées comme des faits accomplis.

Pour le Mexique, il existe des menaces plus immédiates et vérifiables : l'utilisation de l'IA pour produire de la désinformation, usurper des identités, mener des campagnes d'ingénierie sociale et créer des contenus audiovisuels falsifiés.

La présidente Sheinbaum elle-même a mis en garde contre le risque de fabriquer de fausses informations et de reproduire les voix ou les images des politiciens. Il s'agit d'une menace particulièrement pertinente dans un pays avec des processus électoraux d'une énorme ampleur et une citoyenneté de plus en plus exposée aux contenus numériques.

La réponse institutionnelle ne devrait pas se limiter à réagir une fois que le matériel faux a commencé à circuler. Le Mexique doit déterminer à l’avance quelles autorités interviendront, quels mécanismes techniques elles emploieront pour vérifier les contenus, comment les preuves numériques seront préservées et de quelle manière des informations fiables seront communiquées aux citoyens lorsqu’une opération de manipulation atteindra des dimensions significatives.

La cybersécurité est un autre élément qui rend la discussion urgente. Le Programme institutionnel d’INFOTEC 2026-2030, publié en avril 2026 au Journal officiel de la Fédération, identifie l’augmentation et la sophistication des menaces cybernétiques, ainsi que les risques pour les institutions publiques et l’infrastructure critique.

Cette réalité fournit une base beaucoup plus concrète pour discuter des dangers de l’IA que les prédictions sur des scénarios apocalyptiques. Si le Mexique fait déjà face à des attaques cybernétiques conventionnelles, l’État doit se préparer à un environnement dans lequel ces outils peuvent augmenter la vitesse, l’échelle et la sophistication de certaines opérations offensives et défensives.

Le fossé numérique conditionne également toute stratégie. Selon l’Enquête nationale sur la disponibilité et l’utilisation des technologies de l’information dans les ménages 2024, publiée par l’INEGI en mai 2025, 83,1 % de la population mexicaine de six ans ou plus a utilisé Internet en 2024, tandis que 16,9 % sont restés en dehors de cet univers.

La progression en matière de connectivité est considérable, mais les chiffres démontrent également que des millions de personnes restent en marge des services numériques. L’adoption de l’intelligence artificielle par l’État devra prendre en compte non seulement la disponibilité technologique, mais aussi les différences d’accès, les compétences numériques et la capacité des citoyens à comprendre et à remettre en question les décisions automatisées.

La 4T fait donc face à une contradiction politique qui doit être examinée sans exagération. D’une part, le gouvernement a placé la souveraineté technologique parmi ses priorités et a annoncé des projets d’infrastructure, de formation et de développement de l’intelligence artificielle. D’autre part, la législation générale qui devrait établir les conditions de sécurité, de responsabilité et de supervision n’est toujours pas en vigueur.

La critique ne consiste pas à affirmer que l’administration n’a rien fait. Les documents officiels démontrent que des programmes et des projets concrets existent. La remarque est différente : le volet réglementaire avance derrière le développement technologique et le gouvernement doit encore démontrer comment il intégrera les deux.

La différence est fondamentale, car la souveraineté technologique ne peut se réduire à la possession d’une infrastructure nationale ou au développement d’un logiciel public. Elle implique également de disposer d’experts capables d’évaluer les modèles, d’institutions habilitées à les superviser, de règles pour protéger les données, de protocoles de réponse aux incidents et de mécanismes juridiques pour exiger des responsabilités.

Sans ces composantes, la capacité technologique peut croître plus rapidement que la capacité de l’État à gérer ses conséquences.

C’est ici que la 4T doit se soumettre à l’examen. Si le gouvernement affirme que le Mexique souhaite devenir une puissance scientifique et technologique, il devra expliquer quels indicateurs permettront d’évaluer cette transformation.

S’il parle de souveraineté technologique, il devra préciser quelles capacités critiques il entend développer à l’intérieur du pays et quelles dépendances externes il maintiendra. S’il annonce l’intelligence artificielle pour les services publics, il devra expliquer comment les systèmes seront audités, quelles données seront utilisées et quels mécanismes un citoyen aura pour contester une décision automatisée.

Et s’il reconnaît que le Mexique a besoin d’une loi sur l’intelligence artificielle, il devra indiquer quand il entend transformer cette intention en législation en vigueur.

Le défi est encore plus grand car cette technologie progresse simultanément dans deux directions. D’une part, elle peut accélérer la recherche scientifique, le développement de médicaments, l’analyse de grands volumes d’informations et l’automatisation de tâches complexes. D’autre part, elle offre de nouveaux outils pour la fraude, la désinformation, les cyberattaques et la manipulation.

Une politique responsable ne peut répondre à cette dualité par une interdiction générale, mais elle ne doit pas non plus supposer que l’innovation résoudra d’elle-même les risques qu’elle génère.

Le Mexique doit passer d’une politique concentrée sur les annonces et les projets à une autre qui puisse être mesurée par des lois, des obligations, des budgets, des audits, des indicateurs et des résultats. L’administration de Claudia Sheinbaum dispose d’éléments sur lesquels construire : une nouvelle agence technologique, des programmes de formation, des projets de supercalcul, des initiatives législatives et une agenda éthique pour l’IA. Il manque d’intégrer ces composantes dans une architecture nationale cohérente.

La comparaison avec l’Europe rend inévitable la question. L’Union européenne a approuvé sa réglementation en 2024 et a commencé à appliquer les premières obligations pour les modèles à usage général en 2025. Le Mexique, en 2026, se trouvait encore dans le processus législatif pour construire son cadre général.

La différence ne démontre pas à elle seule qu’un modèle est meilleur qu’un autre, mais elle permet d’établir un fait politique : le Mexique a progressé à une vitesse inférieure à celle de l’Europe dans la construction d’un régime intégral pour l’intelligence artificielle.

Pour un gouvernement qui a fait de la souveraineté technologique une partie de son discours stratégique, il ne devrait pas s'agir d'une différence mineure.

La 4T a l'opportunité de transformer ses projets technologiques en une politique d'État, mais pour y parvenir, elle devra faire plus que annoncer des infrastructures et des formations. Elle devra construire des règles capables d'accompagner ces projets, des institutions habilitées à les faire respecter et des mécanismes qui protègent les citoyens lorsque la technologie fait défaut ou est utilisée de manière malveillante.

L'intelligence artificielle transforme déjà l'économie, la science, l'administration publique et la communication. Le Mexique n'a pas besoin d'attendre une catastrophe pour réagir, mais il ne peut pas non plus justifier une politique de prévention soutenue uniquement par des déclarations générales.

L'épreuve pour la Quatrième Transformation sera beaucoup plus concrète : convertir son discours sur la souveraineté technologique en capacité effective de régulation, de supervision et de protection.

Car, dans ce domaine, le temps ne se mesure pas uniquement en années de gouvernement. Il se mesure en générations de modèles, cycles d'innovation et nouvelles capacités technologiques. Tandis que l'Europe applique déjà des règles pour certains systèmes avancés, le Mexique continue de construire les siennes.

Cette différence place l'administration de Claudia Sheinbaum face à une responsabilité qui ne peut plus être résolue uniquement par des annonces : démontrer que la transformation numérique de l'État mexicain sera accompagnée d'une transformation tout aussi profonde de sa capacité à la réguler et à protéger ceux qui y seront soumis.