Intelligence artificielle · Actualité

Justice sociale et dignité humaine dans l'enseignement de Léon XIV.

Papa Léon XIV 24052025

La récente encyclique papale Magnifica humanitas (MH) est, à l'occasion de la valorisation de l'Intelligence Artificielle, une réflexion très profonde sur l'anthropologie chrétienne, c'est-à-dire sur la vision chrétienne de l'homme.

C'est là un champ propre (bien que non exclusif ni en exclusivité) de la théologie morale et, plus concrètement, de la Doctrine Sociale de l'Église, où celle-ci, comme les autres confessions chrétiennes, a beaucoup à dire à partir de la foi en un Dieu fait homme. Le Christ est vrai Dieu et vrai homme : par cette dernière condition, il partage avec nous tout ce qui est sublime, et ce qui est moins sublime, de l'humanité : Jésus enfant avait besoin qu'on lui change les couches et qu'on lui nettoie les fesses, tâche dont, sûrement, s'occupaient Joseph et Marie, rien de moins que le Patron et la Mère de l'Église universelle ; un autre exemple de la dignité de tout ce qui est humain. De ce qui est véritablement humain, il va de soi.

Bien sûr, il existe des individus qui semblent ne pas mériter l'excellence humaine. Pensons à Staline et ses purges sanglantes, à Hitler et à l'Holocauste. Il y a aussi des reproches à faire du côté démocratique. Le président Truman inaugura l'ère de la terreur atomique avec les Bombes sur Hiroshima et, trois jours après, Nagasaki, causant la mort (immédiate et par séquelles) d'environ 1.000.000 de personnes. Il est vrai qu'il s'est appuyé sur l'excuse — conjecturale, il est vrai — du nombre de morts que la défense acharnée de l'empire nippon aurait pu produire, mais il a oublié une règle d'or de la morale : la fin ne justifie pas, par elle-même, l'utilisation de quelque moyen que ce soit, notamment quand ce moyen est aussi grave que le dommage que la fin cherche à éviter.

Staline et Adolf Hitler conservent la dignité humaine par le seul fait d'être des personnes, même si leurs crimes montrent jusqu'où peut se dégrader l'action humaine

Mais laissons ce sujet pour nous concentrer sur la question de la Justice Sociale. En définitive, tant Staline que Hitler et Truman (bien sûr qu'il existe d'importantes différences d'ampleur de mal) participent également, par le seul fait d'être humains, à la condition “magnifique” de l'humanité. Il s'agit de la dignité de la condition humaine, de ce qui est dû à l'homme par le seul fait d'être homme (MH, 51 et 52). Comme l'indique le n° 53 de MH : "Une dignité infinie qui est fondamentalement inaliénable en son propre être, revient à chaque personne humaine, au-delà de toute circonstance et dans n'importe quel état ou situation dans laquelle elle se trouve". Le Pontife souligne qu'il s'agit d'une "dignité infinie", fondée sur l'être même de la personne humaine et dont l'infinité résulte de la même infinité de l'amour de Dieu et parce que, "même en cherchant jusqu'à l'infini, rien ne pourra jamais supprimer ou nier" (MH, 53).

Il est ontologiquement impossible, car cela violerait le principe de non-contradiction, qu'un système contraire à la justice sociale — c'est-à-dire un système basé sur des institutions et des structures injustes, que MH (avec citation de Saint Jean-Paul II) qualifie de "structures de péché" (MH, 36) — respecte et élève la dignité humaine. La justice sociale, qui est — avec le bien commun, la solidarité et la subsidiarité — un principe cardinal de la Doctrine Sociale de l'Église, est définie par Léon XIV comme "…la capacité d'un ordre social, économique et politique qui permet à tous — et en particulier aux plus vulnérables — de vivre de manière véritablement humaine, sans que quiconque soit laissé pour compte" (MH, 77). Ainsi s'exprime un système dont le point de départ et d'arrivée se trouve dans "…les plus vulnérables ; les pauvres, les migrants, les réfugiés, les déplacés internes, les victimes de la violence, les personnes vivant dans des périphéries urbaines ou existentielles", c'est-à-dire tous les derniers et rejetés, qui, dans cette "option préférentielle pour les pauvres" (MH, 78) et par mandat évangélique, deviennent les premiers (Mt.19.30, entre autres). Ne devraient-ils pas être éclairés par cette lumière les crises migratoires qui touchent régulièrement les nations les plus riches, propulsées par le sous-développement (en grande partie causé par des fautes réciproques) qui prévaut chez leurs voisins pauvres ? Si les nations riches abandonnaient leurs politiques antinatalistes et abortistes, la question démographique des migrations serait atténuée par un processus d'inclusion raisonnable.

Harry Truman

Comme on le voit, la conception même de la justice sociale est révolutionnaire, car elle subvertit l'ordre existant, basé sur la préférence des premiers sur les derniers, pour faire en sorte que les derniers deviennent premiers, en ce qui concerne les politiques sociales et économiques.

Celle qui, par elle-même, peut être première n'a pas besoin d'aide. Au contraire, cette condition, conforme au principe de solidarité, leur impose d'aider les laissés pour compte, ceux qui souffrent d'une sorte de rejet social. C'est aussi une forme d'application d'un autre principe cardinal de la Doctrine Sociale de l'Église, celui de la subsidiarité (MH, 68), qui n'est pas seulement destiné à régir les relations entre l'État et la société, mais aussi, au sein de celle-ci, entre les plus puissants et les plus faibles (MH, 71). Ce doit être le véritable "déversement" et non les miettes qui, dans la parabole évangélique, tombent accidentellement de la table du riche pour alimenter à la fois le pauvre Lazare et les chiens du coin (Lc 16, 19-31). Le véritable "déversement" est celui où le récipient ne s'agrandit pas dans la même mesure que la quantité de liquide versé — sinon il empêcherait l'augmentation du déversement — mais celui qui, sans cesser de grandir, le fait à un rythme plus lent, facilitant ainsi que le plus grand liquide versé (la richesse socialement générée) provoque une augmentation sensible du déversement.

Les migrants et les réfugiés se retrouvent au centre de la justice sociale lorsque les politiques publiques partent des plus vulnérables et évitent que quelqu'un soit rejeté (Marcos Moreno - Europa Press)

C'est dans ce climat de justice sociale que pourra se réaliser le bien commun, comme "…ensemble de conditions de la vie sociale qui rendent possible aux associations et à chacun de ses membres d'atteindre plus pleinement et plus facilement leur propre perfection" (MH, 60). Si nous comparons cette définition avec celle que la MH consacre à la justice sociale, que nous avons transcrite plus haut, nous vérifierons la proche proximité entre les concepts de bien commun et de justice sociale. Les deux s'intègrent et se nourrissent mutuellement comme des supposés strictement nécessaires pour le respect total de la dignité humaine.

Dans le cadre de la dignité humaine, c'est là qu'il faut concevoir, étudier, réglementer et utiliser l'Intelligence Artificielle. Sinon, celle-ci servira à des substituts déformés de la dignité humaine — le "transhumanisme" et le "posthumanisme", dénoncés par le Pape comme "fond idéologique qui réside dans certains centres de pouvoir technologique", qui utilisent les nouvelles technologies "avec une vision futuriste de ‘humanité augmentée’ ou de ‘homme hybridé’ avec la machine" (MH, 115).

Ce problème est-il étranger à la question de la justice sociale ? Sans aucun doute non. Toute société qui ne respecte pas la dignité humaine est une société injuste, simplement parce qu'elle conduira à une "option préférentielle pour les plus dotés", tant que plus "hybrides". Les autres, comme dans les romans dystopiques de Huxley et Bradbury, seront des citoyens de seconde zone, une sorte d'humanoïdes sans droits.