
L'intelligence artificielle est passée d'une curiosité technologique à un outil quotidien. Des dirigeants, des entrepreneurs, des fonctionnaires et des particuliers l'utilisent pour organiser des idées, projeter des scénarios et, dans de nombreux cas, analyser des conflits juridiques avant de consulter un avocat.
Un récent jugement rendu par le juge fédéral Jed Rakoff, du district sud de New York, a établi un précédent important dans ce domaine. Dans le cadre d'une enquête pour fraude estimée à 300 millions de dollars, le tribunal a décidé que les conversations tenues par l'accusé avec un chatbot d'intelligence artificielle n'étaient pas protégées par le secret avocat-client et pouvaient être utilisées comme preuve contre lui.
L'accusé avait généré plus de trente documents avec des échanges tenus avec une plateforme d'intelligence artificielle avant son arrestation, où il analysait sa situation juridique. Par la suite, il a partagé ces fichiers avec sa défense. Lorsque le FBI a saisi ses dispositifs électroniques, les avocats ont tenté d'invoquer le secret professionnel. Le tribunal a rejeté cette demande avec un argument clair : une intelligence artificielle n'est pas un avocat, elle n'est pas inscrite au barreau, elle n'est pas soumise à un devoir fiduciaire et ne crée pas une relation professionnelle protégée.
Le jugement établit que si la communication ne naît pas dans le lien avocat-client, elle ne peut acquérir ce caractère par la seule volonté d'envoyer ce message à l'avocat par la suite. Ce qui a été dit à un tiers reste une communication avec un tiers.
Au-delà de la discussion technique sur le privilège, l'affaire met l'accent sur une question centrale : le risque de preuve. Dans les enquêtes pénales actuelles, la saisie de dispositifs électroniques est une pratique courante. Des ordinateurs, des téléphones et des sauvegardes dans le cloud font partie de l'univers probatoire.

Si dans ce matériel apparaissent des conversations avec l'intelligence artificielle où une personne développe des hypothèses défensives, reconnaît des faits, spécule sur des manœuvres ou évalue des stratégies, ces enregistrements peuvent être utilisés pour confirmer des théories du cas, renforcer d'autres preuves et contribuer à créer une conviction judiciaire.
Naturellement, toute incorporation de preuves doit respecter des exigences techniques : ordonnance judiciaire valide, extraction forensique appropriée, expertise informatique, respect de la chaîne de contrôle et intégrité du matériel. Mais une fois ces normes dépassées, le contenu peut se transformer en preuve numérique pertinente.
En Argentine, le secret professionnel protège la relation entre avocat et client. Cependant, cette protection fonctionne dans ce lien spécifique. Quand une personne utilise de son propre chef des applications ouvertes pour analyser sa situation juridique, cette conversation n'intègre pas automatiquement le domaine protégé.
Ce précédent international renforce une idée fondamentale : l'analyse stratégique et le conseil juridique doivent transiter par l'avocat et dans le cadre professionnel approprié. Consulter dans des environnements numériques ouverts peut exposer une personne à ce que ses propres mots soient ensuite utilisés pour fonder ou renforcer une accusation.
L'intelligence artificielle est un outil précieux, mais son utilisation dans des contextes sensibles exige précaution, prudence et jugement juridique. Il ne s'agit pas de rejeter la technologie, mais de comprendre que son utilisation sans précautions peut entraîner des conséquences procédurales significatives.
Dans le contexte actuel, la prudence numérique fait partie de la stratégie de défense. Ce qui est écrit aujourd'hui devant un écran peut demain être incorporé comme élément de preuve dans un dossier judiciaire.